La fin d'une drôle de journée

J'ai pris l'habitude de considérer un spectacle de théâtre en répétitions comme un puzzle. Là où les artistes et techniciens peuvent déjà avoir une petite idée du résultat de leur travail, le public non-spécialiste ne distingue souvent que des pièces éparpillées. C'est pourquoi je me réjouis quand j'ai l'opportunité de découvrir un projet dès son lancement. Une chance qu'Antoine Quirion, auteur, metteur en scène et directeur artistique de la compagnie L'élan-Théâtre, m'a donnée récemment en me proposant d'assister à l'une des premières séances de travail autour de sa pièce La goutte, la maîtresse et l'abribus...


C'est la fin d'une drôle de journée pour Charlotte, 32 ans, tout juste sortie d'un (bon) entretien et qui sera institutrice remplaçante dès le lendemain. La météo lui met les nerfs en pelote et le bus qui doit la ramener chez elle est en retard. Cela paraît pour ainsi dire inévitable : la jeune femme stresse et s'interroge à voix haute sur ses chances de s'en sortir. Faut-il en rire ? Ou plutôt compatir à son triste sort ? Y reconnaître au moins des choses que nous aurions déjà vécues ? Chacun jugera en son for intérieur de l'attitude à adopter face à ce personnage étrangement familier, que Margaux Lavis interprète avec un très juste mélange de sérieux et de fantaisie - pour ce qui est également son tout premier rôle en solo. Pas de doute : la comédienne donne de sa personne, la forte pluie qui tombe à l'arrière-plan n'étant pas tout à fait fictive. Je n'en dirai pas plus à ce stade, pour ne pas dévoiler les tenants et aboutissants d'un spectacle encore "en construction" !


J'aime autant laisser parler le duo ! Antoine Quirion, d'abord : "Cette histoire, c'est celle de Mademoiselle Tout-Le-Monde. Pour moi, il y a un véritable enjeu d'écriture : parler avec justesse du quotidien de beaucoup de personnes et ce en m'adressant au plus grand nombre. Animer des ateliers me permet de voir ce qu'est la manière d'être au monde des enfants. J'observe aussi les parents et ma propre histoire d'adulte trentenaire, me disant qu'on ne croise plus trop les enfants que nous avons été. Le carcan social induit un rapport particulier avec ceux que nous accompagnons. C'est pourquoi je me suis posé la question de ce que nous pouvions transmettre à la génération suivante. J'ai le sentiment que nous, trentenaires, sommes à la croisée de deux modèles éducatifs, l'un rigoriste, l'autre plus à l'écoute... et je m'interroge sur la façon d'avancer avec une génération de retard". D'où ce personnage un peu "coincé" entre ses valeurs propres et celles qu'il devra relayer auprès de ses élèves.

Un personnage somme toute attachant, que Margaux Lavis aborde avec joie, même s'il n'y a personne sur scène avec elle pour lui donner la réplique. La comédienne assure qu'elle ne pensait pas faire de seul-en-scène si tôt dans sa carrière. D'ailleurs, elle n'en ressentait pas forcément l'envie, mais... "Quand je l'ai lue, la pièce m'a plu. Oui, je me suis posée certaines des questions qu'elle soulève. Non, je n'ai pas la personnalité de Charlotte ! Cela dit, sa manière d'être peut me rappeler certaines personnes de mon entourage ou de la société en général, ce qui m'aide à l'incarner". Une certaine forme d'empathie. Pas seulement : "Je ne la plains pas, parce qu'à mes yeux, la pièce finit bien !". La comédienne confie aussi que la tension qui s'empare de cette jeune instit de fiction trouve un écho dans celle qu'elle ressent quand elle monte sur les planches. Inutile toutefois de se faire des nœuds là où il y a pas mal de temps encore pour travailler et aussi beaucoup de positif. L'enthousiasme prend largement le dessus : "Cette pièce est pour moi un défi, mais elle m'apporte beaucoup de choses nouvelles ! Je ne pensais pas me faire autant plaisir". Un plaisir qui devrait être partagé avec le public à partir de septembre.

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Une précision...

J'ai découvert le travail d'Antoine Quirion l'année dernière, en assistant à des pièces données en plein air, dans les allées du cimetière Saint-Roch de Grenoble. Au nombre de trois, ces textes originaux ont été écrits en réponse à une commande de la Ville et de deux associations. Restez en ligne : je vous en dirai plus lorsqu'ils seront rejoués ! À suivre en mai et juin...

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