Ils jouent Shakespeare au présent... et chantent !

Festival de la Cour du Vieux Temple 2026 - Grenoble 
(épisode 4)

Avec Molière, Tchekhov et Brecht, il demeure l'un des auteurs les plus illustres et les plus joués sur les scènes de théâtre. De quoi en faire un incontournable et/ou une référence écrasante ? Un "monstre sacré" intimidant pour ceux qui l'abordent sur les planches ou dans le relatif anonymat d'un public ? Hélène Gratet, elle, ne se laisse pas réellement impressionner. Avec notamment l'aide de son ami pianiste Alain Klingler, elle a ainsi imaginé un spectacle, Shakespeare in songs, centré sur l'oeuvre du grand homme. Un spectacle au programme du Festival de la Cour du Vieux Temple, le 24 août prochain. Cela s'annonce enthousiasmant : ce sera en effet la première fois qu'Hélène et ses partenaires le proposeront en plein air.

Créé au théâtre et désormais joué en plein air, le spectacle devrait prendre une autre dimension.
(c) Compagnie La Dame de 11 heures

Sur scène, quatre comédiens : aux deux déjà nommés s'ajoutent Lucile Guénat et Christophe Roussel, "une équipe patchwork, composée de gens que je connais d'univers tout à fait différents", indique Hélène. Elle cite deux noms importants parmi les artisans du travail mené en coulisses : celui de Guy Martino, pour la création de costumes, et celui de l'autrice brésilienne Flora Bonfanti, qui l'a accompagnée dans ses recherches sur les textes shakespeariens. L'idée du spectacle consiste à les mettre en vis-à-vis de chansons contemporaines, non pour en affaiblir la portée, mais pour défendre l'idée que Shakespeare est partout. "Et qu'il enferme le terreau de nos imaginaires, de notre culture commune", de manière universelle. Hélène en témoigne : "Je l'ai connu quand j'ai eu douze ans et il est pour moi un vrai compagnon, qui m'a soutenue et accompagnée". Une présence constante : "Découvrir son oeuvre a été très libérateur. J'ai en effet lu ses pièces avec avidité et cheminé avec elles tout au long de ma vie. Il a élargi ma vision du monde, des autres et du théâtre. On dit theatrum mundi. Shakespeare s'interroge toujours sur ce qu'est la vie, sur ce qu'est le réel. Il y a là-dedans quelque chose d'inéluctable. Sa voix peut toutefois nous permettre de dépasser l'impasse de notre ego. Si la vie est bien un grand théâtre et si nous sommes amenés à y jouer un rôle, nous pouvons essayer de bien le jouer. Ou même d'en changer".  Oui et même sans être comédiens !

Tout au long du spectacle, les comédiens endossent avec joie plusieurs rôles.
(c) Lily Bonnan

Bien qu'enseignante au Conservatoire, la comédienne tient résolument à ne pas se présenter comme une spécialiste universitaire et dit n'avoir aucune thèse à défendre. Elle a beaucoup lu, s'intéresse sincèrement, veut croire à un génie sorti d'un milieu modeste, mais se moque un peu qu'il n'ait peut-être pas réellement existé. L'important, pour elle, c'est l'oeuvre parvenue jusqu'à nous. Son spectacle, elle en parle et le défend humblement comme "une création très personnelle". Associer des textes littéraires et des chansons, elle l'a fait également dans d'autres de ses créations, avec la complicité d'Alain Klingler toujours (je repense avec joie à Chansons d'écrivains, mais aussi au superbe Et si en plus il n'y a personne). Rien que de très naturel, à vrai dire :  "Dans mon vécu et dans mon esprit, ou dans ceux de mes élèves, il y a un véritable point de convergence entre ce qui touche chez Shakespeare - cette universalité, cette voix directe - et ce savoir universel que peut représenter la chanson. Pour moi, un petit extrait de Shakespeare peut être à méditer pendant des mois, de la même manière qu'une chanson qui a l'air d'une bluette nous revient à l'esprit à chaque moment de notre vie, sans que l'on sache pourquoi. Comme s'il y avait des messages spirituels cachés". Hélène note que, pour certains des théoriciens, Shakespeare considère que Dieu se dissimule et qu'il faut dès lors "le chercher à travers des formes profanes". Ce qui ne veut évidemment pas dire que son spectacle soit réservé - ou simplement accessible - à ceux qui croient en l'existence d'une quelconque divinité. L'idée, c'est aussi "de trouver des messages qui nous aident à vivre et nous rassemblent. À nous sentir mieux accompagnés".

Les comédiens porteront des costumes dessinés par Guy Martino.
(c) Photo : Léo Monnin

Il faut donc voir Shakespeare in songs comme le témoignage d'une envie de partager l'héritage d'un auteur et de respecter l'oeuvre telle qu'elle a été conçue, sans sacralisation. "Monter un Shakespeare ne m'intéressait pas vraiment, assure Hélène. J'avais plutôt cette volonté de transmettre mon amour pour lui... et pour la chanson. Si les gens sortent du spectacle heureux d'être en vie et avides de jouer, en général, ce serait pour moi une réussite". La comédienne est certaine que le grand William est très présent dans l'arrière-plan culturel de beaucoup de monde, même quand on croit tout ignorer de ce qu'il a écrit au... 16ème siècle ! Elle et ses complices de scène entendent bel et bien proposer un spectacle éloigné d'un classicisme trop pesant ou figé. Ce sera aussi pour eux une façon de rappeler qu'à l'époque élisabéthaine, le théâtre était un art populaire au meilleur sens du terme, voulu comme accessible à presque tous et joué - à ciel ouvert - par des interprètes aux talents multiples. Pour retrouver cet état d'esprit, il a tout de même fallu travailler longuement sur des textes anciens. D'où l'importance de l'aide apportée par Flora Bonfanti : "Nous avions à disposition toute une diversité de traductions et Flora a repris l'ensemble des passages que nous avons retenus. On pourrait presque parler d'une réécriture. Ce qui m'intéresse vraiment, encore une fois, c'est de savoir que n'importe quelle question de la vie trouve un écho dans l'oeuvre de Shakespeare".

La troupe invente des "associations sensibles" entre Shakespeare et la chanson d'aujourd'hui.
(c) Photo : Léo Monnin 

En création, Hélène est repartie à la recherche d'extraits pertinents : "Et c'est justement ce qui est passionnant, précise-t-elle avec enthousiasme. Ce que j'aime aussi, c'est que, dans son oeuvre, divers mondes cohabitent. Contrairement au classicisme français, tous les personnages ne s'expriment pas de la même façon. Il prend vraiment en compte les différences de chacun". Comment, dès lors, placer des chansons d'aujourd'hui au contact de cette source théâtrale protéiforme et complexe ? Simplement en faisant preuve d'audace ? Non. "C'est très compliquéSurtout quand il y a quatre interprètes, admet Hélène. D'abord, il faut jouer avec l'esprit et la sensibilité des uns et des autres. J'avais bien conscience que les délires d'Hélène Gratet n'intéresseraient pas forcément tout le monde. Entre les pièces et les chansons, il m'a fallu opérer des renvois ou des ruptures. Me demander à quel endroit de l'esprit telle ou telle chanson m'impactait, me donnait le même plaisir ou m'évoquait une image forte que j'avais pu avoir comme lectrice, spectatrice ou interprète d'une scène de Shakespeare". En revenir à la dimension émotionnelle, donc. Inventer "des associations sensibles", comme portée par une irrépressible envie d'offrir au public quelque chose de beau - "un mot qu'on n'entend plus beaucoup". Le tout, bien entendu, en traitant des grandes questions abordées par Shakespeare. "C'est un peu pompeux, mais Alain Klingler et moi parlons d'une dramaturgie du kaléidoscope". Leur intention, leur espoir commun ? Établir que "nous sommes toujours augmentés par les rencontres que nous faisons". Hélène est très heureuse de jouer dans la cour du Vieux Temple. C'est, pour elle, un lieu idéal pour le théâtre élisabéthain.  

Shakespeare in songs 
(Compagnie La Dame de 11 heures)
À Grenoble, cour du Minimistan lundi 24 août, à 21h00,
Et ensuite : le 16 octobre à l'espace Paul-Bernard (Jarrie) et les 30-31 octobre à la Sphère (Paris).
Sur Internet : Hélène Gratet : sa page Facebook / son compte Instagram,
+ Alain Klingler, Lucile Guénat et Flora Bonfanti sur Instagram également.

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Festival de la Cour du Vieux Temple 

Édition 2026 - Grenoble, du 22 au 29 août
Minimistan : Cour Marcel-Reymond, rue des Minimes
Auditorium Olivier-Messiaen : 1, rue du Vieux Temple
Programme complet : sur le site du Festival et sur sa page Calaméo.

+ d'autres interviews liées au Festival :
1 - Emmanuèle Amiell, sa directrice artistique,
2 - Émilie Llamas, chanteur du groupe Les Kitschissimes.
3 - Florie, chanteuse et guitariste solo.

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